Témoignage de Mère Lazare présente à la fondation

Sr Marie Dominique m’a demandé de donner un bref témoignage de notre vie au Home au début de l’œuvre parce que j’ai eu le privilège de voir s’élever ce bâtiment pierre après pierre.

 C’était en 1956. Je suis arrivée le 3 Décembre de cette même année ; l ‘économe générale envoyée pour surveiller les travaux était l‘hôte des sœurs franciscaines Missionnaires de Marie à la Porte de Damas. Chaque matin, elle partait au chantier, qui en était encore aux fondations pour l’aile de la cuisine, mais où quatre pièces au sous-sol étaient terminées. C’est un bien grand mot car il n’y avait pas encore d’électricité, ni eau potable, ni mobilier, pas même une chaise. Nous nous asseyions sur des caisses vises pour marquer le linge neuf. C’était le dénuement le plus complet.

 Cette année-là, nous avions passé toute la nuit de Noël à la crèche de Bethléem ; nous avions longuement prié, contemplé, remercié, jubilé ! Vers six heures trente du matin, un taxi nous avait ramenées à Jérusalem. Après le petit déjeuner, tous les bagages rassemblés avaient été entassés dans le plus grand taxi que nous avions pu trouver et nous nous étions embarquées avec lui. Sur mes genoux, je portais la jolie petite crèche que les sœurs venaient de nous offrir. Nous étions tellement pleines d’émotion que le trajet s’était fait en silence.

 La Communauté avait de quoi faire et devait faire face à tout : préparation des repas, lavage et raccommodage du linge, ménage et soins à donner aux personnes qui se présentaient, nombreuses, au dispensaire pas encore installé.

 Pour ce qui concerne la cuisine, la sœur chargée de cet emploi ingrat, devait se débrouiller pour faire cuire le repas sur de petits réchauds à pétrole et elle devait supporter que le sœur du dispensaire lui demande d’enlever sa casserole du feu pour stériliser les deux seringues et trois aguilles que la mère supérieure lui avait procurées. Matériel nettement insuffisant ! Où trouvait-elle la nourriture pour satisfaire les estomacs affamés ?

Dès que les Père Trappistes de Latroun ont connu l’existence du Home, ils sont venus s’enquérir de nos besoins. Depuis lors, ils n’ont cessé de nous procurer le vin spécial pour la sainte messe, leur délicieux vin rouge pour la Maison, des légumes et des fruits en quantité. Quand Sœur Marie Céline, notre cuisinière, a vu sa cuisine équipée d’un large fourneau et les sacs de provisions livrés régulièrement par la camionnette de Latroun, elle est passée du purgatoire au paradis ! Elle pouvait chanter de tout son cœur : «  mais oui le Seigneur est bon ! ».

 D’autres bienfaiteurs peuvent être cités aujourd’hui en présence de cette assemblée d’amis. Nous leur redisons notre très cordiale reconnaissance. Ce sont les chers frères des Ecoles Chrétiennes qui avaient déjà leur collège dans la Vieille Ville de Jérusalem. Ils nous ont fourni le tout premier mobilier indispensable, une table et quelques chaises qui ont remplacé les caisses à oranges. Cher frère Honoré, jamais nous n’oublierons votre bonté, votre générosité, votre exquise délicatesse. Quel chagrin a été le nôtre quand vous avez été muté à Amman !

Une aide efficace et combien précieuse nous a été aussi apportée par différents organismes caritatifs. Nous pouvons remercier la Société Saint Vincent de Paul, la Mission Pontificale de qui nous recevions pour les pensionnaires, des produits alimentaires venant d’Amérique et des vêtements en bon état, bien utiles pour habiller celles et ceux qui entraient au Home sans aucun  bagage puis ce fut l’aide apportée par Caritas  et le Secours catholique quelques années plus tard.

 Mais à côté des apports en nature nécessaires, il nous fallait trouver de l’argent pour régler les factures des fournisseurs. Nous avons repris le système des quêtes avec les mêmes sentiments que notre Mère fondatrices et nos premières sœurs : timidité, crainte, mais aussi confiance et abandon à la Divine Providence. Les hôteliers, très coopérants, nous téléphonaient pour nous informer des passages de groupes et nous allions, le soir, solliciter les pèlerins une fois pendant leur séjour à l’hôtel. Souvent, nous étions autorisées à passer dans les salles à manger, ce qui nous facilitaient bien la vie, car, dans le cas contraire, nous devions attendre la fin du repas, c’est-à-dire environ 21 H, pour solliciter leur charité dans le hall d’entrée. Il arrivait que des pèlerins sortaient tous ensemble et passaient devant nous sans un regard, sans un geste, sans laisser une piastre dans notre bourse !

 Comment faire pour rejoindre le Home à cette heure tardive ? Nous ne pouvions pas arrêter un taxi… il ne nous aurait pas pris « ballach » ! Il n’y avait qu’une solution : entreprendre le trajet à pieds depuis la Vieille ville ou le Mont des Oliviers à la Maison. Nous redoutions les chiens errants au Mont des Oliviers. Nous prenions nos précautions pour nous défendre d’une attaque éventuelle:nous remplissions nos poches de cailloux. Ainsi, quand nous nous trouvions face à des yeux allumés comme des lumières dans la nuit, nous pouvions restées calmes.

Sœur Athanase allait faire la quête dans la vieille ville une fois par semaine le samedi, et un photographe arménien hélait un taxi dès qu’il la voyait apparaître devant son magasin et payait la course. Il avait eu soin de rassembler auparavant quelques provisions que la sœur emmenait avec elle.

 Les habitants de Jérusalem et des alentours qui voulaient obtenir une grâce faisaient en général un vœu, s’ils étaient exaucés, de faire un don au Home pour les personnes âgées.

 La générosité des pauvres pour venir en aide aux pauvres se pratiquait au quotidien. Quelle Providence ! Il est vrai que la Communauté l’invoquait chaque jour avec une grande confiance et elle était entendue.

 Oui, la création du Home Notre Dame des Douleurs à Jérusalem s’inscrit dans l’esprit de notre Congrégation abandonnée à la Divine Providence et dans la continuité, elle qui s’est toujours impliquée dans l’accueil des plus pauvres, sans distinction d’origine, de culture ou de  religion.

                    Pour tant de grâces, nous rendons grâce au Seigneur en ce jour anniversaire.

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